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L’antidote au trumpisme : la psychanalyse ?

Par Christophe Scudéri, Psychanalyste.


Parmi les raisons qui expliquent la victoire de Trump, il en est une rarement évoquée dans les médias : pour que son verbe puisse ensorceler les foules, il faut que la parole de l’inconscient soit bâillonnée. Le trumpisme n’existe que dans un monde d’où la psychanalyse est évacuée.

 

Pour comprendre ce phénomène, revenons d’abord à ce qui a fait, et fait encore, le succès du président américain : une forme singulière d’authenticité. En effet, qu’observe-t-on à longueur de discours et d’interviews ? Un homme qui ment sans vergogne et qui ne cache pas qu’il ment, si bien que son mensonge devient une preuve de sincérité. Ne s’embarrassant ni de langue de bois, ni de discours creux, Trump dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit. Peu importe la faisabilité, l’intention suffit. Sa parole agit, transgresse, affirme une volonté sans faille, exhibe la rage comme gage d’efficacité. Dans un mélange de morgue et d’outrance, il incarne la liberté brute d’un désir sans entrave que rien, ni les états, ni les institutions, ni les hommes, n’arrive à stopper.

 

Ce portrait a tout pour séduire l’électeur lassé par le politicien postmoderne qui, une fois le vote gagné grâce à ses « belles paroles », s’abrite derrière le mur du « réel » — qu’il soit économique ou financier — pour justifier l’abandon de ses promesses et pour légitimer son impuissance à agir. Face à cette duplicité des « serviteurs de l’état », adeptes de la langue de bois, de l’inaction assumée et de l’allégeance revendiquée, la proposition trumpiste apparaît pour une majorité de citoyens américains comme une rupture salutaire : elle est l’affirmation de la puissance d’une parole vraie qui transforme le réel, une parole agissante.

 

Certes, l’attitude de notre personnel politique a ouvert la voie à l’arrivée de Trump, mais cela ne suffit pas à l’expliquer. Encore faut-il que l’inconscient ait été suffisamment démonétisé pour qu’une fois exclu de l’équation il ne brise pas l’illusion d’une parole gorgée d’elle-même. Que nous enseigne l’inconscient ? Que nos paroles disent bien plus qu’on ne le pense, que nos actes ne sont jamais mieux réussis que lorsqu’ils sont manqués, que notre moi n’est jamais maître en sa demeure, qu’au bout du compte nous sommes tous des sujets divisés, partagés que nous sommes entre notre conscience et cette autre scène qui, dans l’ombre, nous dicte notre chemin. Face au réel de l’inconscient, aucun discours fondé sur la transparence d’une parole authentique ne tient.

 

Le trumpisme ne peut donc advenir que dans un monde niant l’existence de l’inconscient. Sans ce déni, aucune parole qui se veut opérante ne peut être pleine et efficace. Or c’est précisément parce que la psychanalyse rappelle cette division constitutive du sujet qu’elle peut agir comme un puissant antidote : en réintroduisant l’inconscient, elle déconstruit la croyance en la toute-puissance du verbe. 

 

Mais entrons plus avant encore dans le phénomène trumpiste car celui-ci ne se réduit pas à sa supposée authenticité. Loin s’en faut ! À coup de discours et d’images, il façonne une bulle cognitive. Une bulle qui ne se contente pas d’étreindre les partisans mais qui cherche à attirer dans ses rets l’ensemble de la sphère médiatico-politique. Une bulle qui repose moins sur une parole performative que sur une parole autoréalisatrice. Car, dès l’instant où son autorité ne suffit pas à imposer ses desiderata, Trump brandit la menace du recours à la force, comme lorsqu’il annonce annexer le Groenland ou faire du Canada le 51ème état américain. Sa parole convainc moins par sa légitimité que par la croyance en la puissance qu’elle exhibe. Dans cet univers bullaire, l’autre est un gain potentiel à accaparer, et la relation un espace contractuel où le plus fort dicte les termes du contrat. Et ne comptons pas sur le Réel pour dissiper l’illusion : dans l’hubris trumpiste, c’est le verbe qui tord le Réel, et non l’inverse.

 

Pourtant, cette bulle ne durerait pas plus longtemps qu’une bulle de savon, s’il n’existait pas une cause plus profonde à son maintien. On admet habituellement qu’un groupe se construit autour d’un Idéal commun. Le slogan « Make America Great Again » fédère sous sa bannière tout un ensemble de citoyens animés par l’idéal d’une Amérique puissante qui se préoccupe d’abord d’elle-même. Or, comme le montre la psychanalyse, ce n’est pas tant l’Idéal-du-moi que le Surmoi qui unit les individus. Le Surmoi dicte aux membres ce qu’ils peuvent faire, dire ou désirer en même temps qu’il fait circuler une jouissance qui fait lien : dans le cas trumpiste, c’est celle qui traverse un discours anti-immigré, anti-étranger, anti-queer, celle qui se délecte de la traque d’hommes sans-papier ou de l’interdiction des personnes transgenres au sein des armées. Que de fois avons-nous vu Trump se réjouir devant les écrans de ses plus cruelles décisions dans un exhibitionnisme malsain ! Si certains éprouvent un malaise face à ce spectacle qui les piège, d’autres y adhérent, jubilant avec le président américain. 

 

Le discours trumpiste est une morale obscène où jouir sur le dos de l’étranger fait office de substrat commun. Car, ne nous y trompons pas, c’est une nouvelle morale qui nous est imposée. Agissant toujours au nom du bien, Trump lutte contre le mal qu’incarne le migrant qui, lorsqu’il ne viole pas et ne tue pas, vole le pain de la bouche des « vrais américains ». Dans ce cas, c’est la part étrangère qui nous habite comme ce qu’il y a de plus intérieur en soi — je parle bien sûr de l’inconscient — qui devient objet d’expulsion. Le sujet trumpiste est celui qui se purifie de cette portion intime qu’il exècre à travers la haine qu’il voue à l’Autre. Et le collectif se bâtit, non plus par identification idéalisée, mais par la jouissance partagée du rejet.

 

À ce surmoi commun s’adjoint un élément supplémentaire qui cimente l’ensemble : le lien hypnotique que les individus entretiennent avec le leader. L’assaut du Capitole l’illustre parfaitement : il suffit que Trump désigne le parlement comme le lieu du mal pour qu’ils convergent, comme un seul homme, vers le bâtiment fédéral. Dans cette séquence qui a fait trembler sur ses bases la démocratie américaine, se révèle l’emprise qu’exercent à la fois son regard qui dicte une manière de voir (« on nous a volé l’élection ») et sa voix injonctive qui indique comment jouir sans culpabiliser (« renversons l’État »).

 

Or, cette hypnose ne s’exercerait pas si Trump n’apparaissait tel le Père de la horde primitive, à savoir un Père dénué de refoulement. L’emprise qu’il exerce est de nature « hypnotique » car se fondant sur la réactivation inconsciente de cette figure archaïque, celle du Père tout-puissant dont la volonté est sans borne et la jouissance sans fond. Absorbés par ce regard qui capture et cette voix qui ravit, les membres de la horde deviennent le bras armé de son appétit vorace.

 

Paradoxalement, si Trump se comporte comme s’il n’avait pas d’inconscient, le trumpisme mobilise, lui, l’inconscient de ses adeptes afin de pouvoir opérer. Nous en arrivons ainsi au dernier point de notre analyse, celui qui boucle toute l’affaire. Notre époque a ceci de singulier qu’elle donne à ce dispositif psychique un support inédit sans lequel rien ne serait sans doute possible : l’inconscient numérique. En effet, les réseaux sociaux fonctionnent comme un vaste réservoir de pulsions non refoulées, caractérisé par une répétition compulsive (mêmes slogans, mêmes affects, mêmes conflits) et structuré par des chaînes de hashtags, de likes et de tweets qui tissent un véritable langage. Contrairement à l’inconscient freudien qui opère par le manque et le désir, cet inconscient algorithmique repose sur la saturation et le trop‑plein. Là où le premier civilise, le second outrage et radicalise. Dans cet univers, Trump ne se vit plus comme un homme politique mais comme un Père numérique. C’est ce qui rend possible l’« hypnocratie » : un pouvoir fondé sur la captation des consciences et la fascination des individus plutôt que sur le dialogue raisonné ou la force brute.

 

Comment rompre cette mécanique ? Ni l’échec électoral ni la satire n’y parviennent. La satire échoue, car Trump est tellement outrancier qu’il n’a besoin de personne pour se caricaturer lui-même. Quant à l’échec, il ne le détruit pas puisqu’il n’existe pas, comme le démontre son intention obstinée de prouver que sa réélection de 2020 lui a été volée. Même la mort n’est plus une butée : n’a-t-il pas survécu à l’attentat de juillet 2024 ? Finalement, il apparaît aux yeux de tous tel un avatar qui tombe, meurt puis revit, reprenant à zéro la partie mais fort désormais des enseignements tirés de la manche précédente. Il n’y a qu’à voir la forme que prend son deuxième mandat : là où les présidents réélus cherchent à se démarquer de leur premier exercice, lui s’acharne à poursuivre son programme initial comme un bulldozer dans un champ de ruines. Plus de compromis, plus de réserve, il impose, il écrase, il joue la même partition avec le volume à fond. Il nous entraîne dans un vaste jeu vidéo dont il est l’avatar et nous, les spectateurs hypnotisés.

 

Reste une voie : réintroduire l’inconscient dans le discours social. Cela voudrait dire rappeler au sujet qu’il est divisé, réapprendre aux foules que la transparence est toujours illusion, et redonner une place au bord, à la coupure symbolique et donc au refoulement. Et de même que Freud renonça à l’hypnose pour inventer l’association libre, de même nos sociétés feront éclater la bulle hypnotique grâce au retour du refoulé. Non pas en attendant que le réel corrige l’illusion, mais en réinstaurant la place de l’inconscient. Car à vouloir refouler l’inconscient, l’inconscient se venge : inexorablement, il revient. Faut-il encore que nous réussissions à l’entendre pour que, de son retour, naisse un après à la catastrophe.

 

 

 

 

 
 
 

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