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  • Photo du rédacteur Collectif Lillois de Psychanalyse

De Vivian Maier à la Psychanalyse : Une déambulation analytique — Épisode n°1


Le samedi 17 février se tenait à la Cave des Célestines à Lille une déambulation analytique autour de Vivian Maier et de son œuvre. Près de soixante personnes ont pris place dans la salle voûtée pour vivre une expérience qui se voulait atypique. Quatre temps rythmèrent l’événement. Quatre temps comme autant de temps d’une cure analytique. Nous allons reprendre chacun de ces temps en conglomérant dans des épisodes distincts dont la publication va s’étaler sur plusieurs semaines, textes prononcés le jour J, témoignages d’après-coup et réflexions générales. Mais avant de préciser leurs contenus, nous devons éclaircir la méthode, les problématiques ainsi que les principes qui ont structuré cet événement organisé autour d’une photographe dont les liens avec la psychanalyse sont a priori nuls. Et pourtant…

 

Les raisons d’une naissance

 

Sur proposition de Camille de Billy et au terme de la procédure dite de « l’agalma », le Collectif Lillois de Psychanalyse a décidé d’organiser un événement autour de Vivian Maier et de son œuvre. Alors que rien ne nous prédestinait à nous intéresser à cette « artiste », deux raisons au moins nous ont convaincus. Il y a d’abord l’incertitude qui concerne Vivian Maier ainsi que ses photos, qui en fait un sujet tellement insaisissable qu’il en devient riche de promesses. L’histoire est connue : si Vivian Maier a pris une quantité astronomique de clichés lors de ses différentes balades, elle s’est contentée d’en tirer quelques-uns, laissant la quasi-totalité à l’état de négatifs. N’ayant rien exposé de son vivant alors même que son activité photographique fut particulièrement prolifique, elle est devenue, avec la découverte de ses clichés puis leurs expositions posthumes, une « photographe » et son travail une « œuvre » reconnue internationalement. « Vivian Maier » nous confronte ainsi au paradoxe d’un ensemble photographique dont la qualité technique et esthétique indique si ce n’est une intention tout au moins un véritable souci artistique mais souci qui paraît sans adresse véritable puisqu’elle n’a jamais manifesté, sinon de manière très ponctuelle, de velléité d’exposition. Dès lors, à quoi avons-nous affaire ? À une artiste ou à une malade ? À une œuvre ou à un symptôme ?


Cette raison n’aurait toutefois pas suffi si une autre, d’un autre ordre, ne s’était jointe à elle. Nous avons vu dans le rapport singulier que Vivian Maier entretenait avec le monde, mélange de retrait et d’œil aiguisé, auquel il faut ajouter son silence et le mystère qui l’entoure si propices aux projections, une analogie avec la figure du psychanalyste telle qu’elle se présente dans la cure. Il devenait dès lors particulièrement intéressant d’organiser un événement autour de sa personne et de son œuvre car l’enjeu n’était pas, en tout cas pas seulement, de savoir ce que la psychanalyse a à dire sur Vivian Maier mais ce que Vivian Maier a à apprendre à la psychanalyse. Il ne restait plus alors qu’à imaginer une forme qui en réponde.


À propos de la méthode


Depuis sa naissance, le Collectif Lillois de Psychanalyse met la psychanalyse à l’épreuve de l’art. Nous remettons sur l’établi certaines des questions qui traversent la psychanalyse en les soumettant, par exemple, à l’exercice du théâtre pour la question du genre ou du cinéma pour celle de la démence. Or, en croisant l’art et la psychanalyse, nous courons deux risques contraires : d’un côté, celui de la psychanalyse appliquée, de l’autre, celui de l’art pour l’art. En se penchant sur Vivian Maier, sa vie et son œuvre, la tentation est de comprendre son travail à partir de sa seule psychobiographie, comme si l’explication analytique pouvait épuiser le mystère de l’art. Mais si l’on se refuse à faire de Vivian Maier un cas clinique alors un autre danger nous guette, de mythifier l’art en le coupant de ses conditions de production, qu’elles soient matérielle, psychologique ou fantasmatique, comme si l’art se déployait dans l’éther d’un monde parallèle. Il s’agissait donc pour le Collectif ni de coller un discours analytique sur un sujet qui n’a rien demandé ni de jouer aux artistes et ainsi oublier que c’est comme psychanalyste que ses membres parlent.


Ainsi avons-nous essayé de suivre une ligne de crête dont le fil était tendu entre deux partis-pris : 1°) Du côté de Vivian Maier, partir des photos et seulement des photos dans la mesure où elles sont des productions publiques, les analyser pour elles-mêmes en essayant d’en repérer la loi d’organisation puis voir ce qu’elles peuvent nous apprendre de leur autrice, quitte à convoquer dans un second temps sa biographie pour valider les hypothèses. Avec, cependant, cette difficulté dans le cas de notre « photographe », l’incertitude quant à la dimension « publique » de ses clichés, la plupart d’entre eux n’ayant jamais dépassé le stade du négatif. Incertitude qui n’a pas été sans déteindre sur la manifestation du 17 février puisqu’elle a été élaborée en ayant constamment en tête cette alternative éthique : trahissons-nous le désir de Vivian Maier en exposant au grand jour des images qu’elle n’a jamais imprimées et encore moins montrées ? Et par conséquent, ne participons-nous pas de son exploitation consumériste qu’alimente la légende de la « nounou photographe » ? Ou, à l’inverse, accomplissons-nous son désir en élevant au rang d’art ses productions photographiques ? La faisons-nous advenir comme Sujet en l’arrachant au statut de malade qu’on pourrait lui coller à la peau ? Et, 2°) Du côté de la psychanalyse, il s’agissait de se frotter au Dehors de l’œuvre de Vivian Maier, à son étrangeté et à sa différence, de la prendre au sérieux en la pensant pour elle-même, afin de mettre « hors de » soi la psychanalyse et, par effet retour, du hors du Dehors au hors du Dedans, de voir ce que « Vivian Maier » nous dit à son insu de l’expérience analytique.


La forme


L’événement du 17 février s’est ainsi structuré selon deux plans surimposés, celui de Vivian Maier et celui de la Psychanalyse. Les quatre temps qui l’ont rythmé peuvent se penser selon l’un ou l’autre.


Sur le papier, les quatre temps répondaient à la logique manifeste suivante : une évocation poétique et musicale de Vivian Maier pour le premier, une visite guidée de l’exposition de ses photos pour le deuxième, un échange libre autour de la personne et de l’œuvre pour le troisième, une série d’exposés pour le quatrième. Mais si, sur le papier, ils tenaient ce rôle, dans les faits ils remplissaient bien d’autres objectifs.


Ainsi, premier axe, celui que nous nommerons axe « Vivian Maier » : alors que le premier temps consistait par sa dimension cérémonielle et incantatoire à convoquer son fantôme en le rendant présent ici et maintenant, le deuxième mettait en scène la « nounou-photographe » telle qu’elle se comportait dans la rue, l’appareil photo en bandoulière et l’agressivité en prime ; de même, alors que le troisième temps nous faisait éprouver son absence par le vide central d’une assemblée rangée en cercle qui parlait d’elle depuis ce trou béant, le quatrième l’accompagnait en procession dans la tombe à travers des paroles qui avaient tout de psaumes et de prières.


Mais aussi, et tout autant, deuxième axe, celui de la « Psychanalyse » : alors que le premier temps plongeait le spectateur dans le bain d’une voix analysante qui murmurait à l’oreille des scènes de vie et des faits biographiques, le deuxième mettait au travail la figure du « guide » telle qu’elle est convoquée par l’analysant lorsqu’il attend de l’analyste qu’il lui interprète ses dires ; de même, alors que le troisième confrontait chacun au silence de l’Autre analyste dans lequel il entend sa question retournée, le quatrième énonçait dans la hâte les fins mots de l’histoire.


Après-coup


Un commentaire revenait souvent dans la bouche des participants ayant assisté au 17 février : alors qu’ils étaient venus entendre des psychanalystes parler de Vivian Maier, ils sont repartis avec l’impression tenace d’avoir vécu une expérience analytique. Pourtant, tout était dit dans le titre de la journée : « De Vivian Maier à la Psychanalyse : une déambulation analytique ». L’idée était de transiter de la représentation, à laquelle une scénographie mimant une exposition photos participa largement, à la présentation, qu’installèrent des dispositifs immersifs venant troubler la frontière entre acteur et spectateur, transformant finalement l’événement en une performance. Le Collectif Lillois de Psychanalyse ne faisait alors que suivre le projet qui le guide : enseigner quelque chose de la psychanalyse, non à travers une doctrine, mais une expérience collective. Manière, nous semble-t-il, féconde de transmettre à notre époque « proto-apocalyptique » le message freudien…


(À suivre)    

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