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  • Photo du rédacteur Collectif Lillois de Psychanalyse

À la croisée des chemins

Julia D.


Ce texte fait suite à la proposition de Kristina H. que j’écrive « quelque chose » à propos de l’après-midi du 15 Avril organisé par le Collectif Lillois de Psychanalyse (CLIP) autour de la « Queer psychanalyse » avec comme invité Fabrice Bourlez venu nous parler de son livre « Queer psychanalyse, clinique mineure et déconstructions du genre ». Vaste programme.

Voici donc un petit quelque chose.


Quelques réminiscences


Je me souviens de ma difficulté à quitter mon jardin ensoleillé pour aller m’enfermer dans une salle sombre.

Je me souviens de ma joie à l’idée de retrouver deux amies, pas vues depuis longtemps.

Je me souviens de mon intérêt mitigé pour le thème de la conférence et à son égal mon impatience à assister à une pièce de théâtre. Peut-être aussi presqu’un sentiment de déception que le CLIP se saisisse de ce sujet (trop) à la mode.

Je me souviens aussi et tout de même de ma curiosité. Qui est ce Fabrice Bourlez ? Comment va-t-il nous parler de ce sujet ?


Quelques jours plus tôt :


Me souvenant un peu tardivement de la conférence à venir, je me suis précipitée sur Amazon pour trouver le livre. Il nous avait été conseillé de le lire avant la conférence. En bonne élève, je ressens une forme de culpabilité à ne pas avoir fait mes devoirs. Vais-je pleinement profiter de la conférence sans avoir au moins tenté d’en saisir un minimum les contours théoriques au préalable ? Je reçois le livre quelques jours après. Je commence à le lire et laisse tomber assez rapidement. Nous sommes jeudi. Tant pis, de toutes les manières je n’ai pas le temps de tout lire avant samedi. Qu’à cela ne tienne, j’écouterai ce que cet homme a à nous dire, à me dire. Et qu’entendrai-je ?


Le samedi 15 avril :


Je rejoins mes amies sous ce beau soleil. Mes angoisses habituelles me font arriver en avance. Pas trop tout de même malgré ou grâce au mariage qui se tient à l’église du village et qui m’empêche de me garer aussi rapidement que je pensais, espérais. Je me demande si ces gens ont une quelconque idée qu’à quelques mètres de la célébration va se tenir une après-midi consacrée à la question du genre. Qu’en penseraient les mariés ? Mariés devant Dieu selon les liens sacrés du mariage.

La petite cour de la ferme-théâtre est remplie. Je guette un regard qui pourrait m’accueillir, un groupe vers lequel aller. C’est chose faite. Je repère immédiatement par son style celui que j’imagine être l’intervenant et qui se confirmera par la suite bien être Fabrice Bourlez. Nous ne nous présentons pas mais je me dis que cela ne peut être que lui. Je m’interroge sur le fait qu’il puisse être si identifiable, reconnaissable. En est-il conscient ? Est-ce souhaité ?

Je rentre ambivalente dans le théâtre. Je m’assois sur le bord d’une allée. Je préfère garder une possibilité de sortie rapide. Vieux restes de mes angoisses claustrophobiques.

J’ai quelques idées pour ne pas dire avis sur les questions de genre. Que la société en fasse tout un sujet, côté militantisme ou science, soit ! Mais je me demande en quoi est-ce mon affaire de psychothérapeute / psychanalyste. Peu m’importe que mon patient soit hétéro, gay, trans, bi, pan ou autre. Il est un sujet que je reçois parce qu’à un moment il a décidé de venir parler de lui. Je ne suis pas sûre d’avoir à donner mon avis sur la place publique, ou dans des comités d’experts quand bien même j’y serais invitée, en tant que pédopsychiatre / psychanalyste. Si je devais parler j’imagine que je le ferais en mon nom et place de citoyen mais pas au nom d’un « titre » quel qu’il soit. Mais qui suis-je pour parler ainsi ? Jeune psychothérapeute, psychanalyste, pédopsychiatre que je suis. Parfois l’un, parfois l’autre ou les trois à la fois ? Je ne sais même pas comment me définir.

Peut-être suis-je jalouse de cette identité que certains semblent revendiquer avec force et détermination, convaincus de leur juste droit. Je n’ai jamais été très à l’aise en groupe alors le militantisme reste une énigme pour moi quel que soit le sujet.

Ne sommes-nous pas fondamentalement toujours très seuls face à notre étrangeté, différence, singularité ? C’est ce qui m’a fait passer la porte d’un psychanalyste pour la première fois. Non la revendication que la société ne m’acceptait pas comme j’étais, même si bien sûr mes projections me faisaient tenir l’autre pour responsable de mes maux, mais parce que je ne supportais plus mes répétitions, source de souffrance. Ceci dit ma souffrance convoquait l’intime mais en apparence je collais toujours avec une forme de normativité.

Qu’est-ce que cela fait dans son corps et dans son âme de ne pas répondre aux critères de ce qui s’apparente à la « norme sociétale » ? Parce qu’en effet, à défaut d’être à la hauteur de la norme dictée par l’idéal de mon esprit confus, je réponds malgré moi à une certaine norme.

Alors suis-je bien légitime à parler de ce sujet, aussi normo normée que je suis ? Ai-je peur ? Suis-je à ce point médiocre d’être en finalité qu’une jeune psychothérapeute déjà « has been » agrippée à un supposé savoir par manque de créativité ?


Plongée dans le noir. Que l’expérience débute.


Je me remémore les scénettes comme elles me reviennent, temporalité non chronologique.


« L’homme à la jupe » ou « l’homme et la jupe » : il semble y avoir eu débat avant ou après coup sur le titre à donner.


Avant d’endosser une jupe, le comédien est dans son costume de commercial. Il se lance dans une tirade impressionnante autour du produit qu’il vend, qu’il doit vendre, nous assenant ses avantages. Le langage est technique, incompréhensible pour le non initié. Nous courons après les mots. Nous finissons essoufflé avec lui. Tous ces mots pour dire quoi au juste ? La construction du texte et le rythme nous font vivre que quelque chose d’extrêmement important voire vital est en jeu. Il ne faudrait surtout pas passer à côté et pourtant… Il n’est question que de chiffres, de stratégie d’investissement et de capitalisation. Aller toujours plus vite vers plus de profits. Course effrénée vers ? Sentiment de vacuité. Je rigole tout de même. Le personnage est risible, ridicule, caricatural.

Quelques instants de suspense presqu’érotiques lorsqu’une voix invisible commente le déshabillage de l’homme alors qu’il aperçoit une jupe et s’apprête à l’enfiler. J’imagine la voix et l’homme proches physiquement derrière le paravent. J’apprendrai par la suite que Kristina H. se tenait en hauteur dans le théâtre et donc pas du tout à proximité physique de l’homme qui se déshabille. Je dois dire que je suis totalement envoutée par la voix. Une fois la jupe enfilée, l’homme entre en scène et se met à danser accompagné de la voix qui le guide, qui lui dicte ce qu’il doit faire ou qui commente simplement la scène qui se déroule sous nos yeux. Je ne sais pas toujours. Ceci dit, je vois à peine l’homme qui danse un peu gauche avec ses chaussettes. Moi je danse avec la voix, sensuelle. La voix éclipse le danseur. Je voudrais qu’elle ne s’arrête jamais.


Scénette tirée du documentaire « Petite fille » de Sébastien Lifshitz : une caricature ?


Dans les deux versions, le psychiatre ou le psychanalyste sait.


Le psychiatre :


Effet aliénant et déresponsabilisant pour le patient. Je suis immédiatement replongée dans ce documentaire qui m’a mise dans une colère noire pendant plusieurs semaines. Le documentaire ainsi que les critiques dithyrambiques sur le sujet. Je revis les mêmes sensations. Quand le psychiatre arrête la parole de la mère (il ne la laisse même pas finir sa phrase !) et assène tel un coup de marteau définitif la supposée vérité contenue dans le diagnostic de « dysphorie de genre ». Il m’a été tout aussi insupportable de le réentendre lors de cette représentation que lors du visionnage du documentaire. Voilà ce que j’entends de la part de ce psychiatre : « Moi je sais et surtout laissez-moi ce savoir. Ne venez pas m’encombrer avec vos interrogations, vos ouvertures vers l’intime. Vers cet insaisissable dont je ne sais que faire tant il m’angoisse par son mystère. Je ne saurais souffrir de vous entendre davantage m’exprimer vos doutes et vos vicissitudes intimes. Je préfère me duper de mots creux que d’ouvrir la porte des mystères de l’âme et de ses aménagements labyrinthiques ».


Le psychanalyste :


À force de grandes leçons théoriques, il assène à la mère le pourquoi du comment elle serait responsable du désir contrarié de son enfant. Enfant assujetti au désir de sa mère. Cette scénette donne lieu à débat avec mes amies après-coup. Je défends qu’un psychanalyste n’aurait jamais ce type de posture et de discours. Elles me rétorquent que nombre d’entre eux l’ont pourtant fait et que « c’est bien le problème ». Je ne suis pas sûre d’avoir réussi à me faire comprendre. Quand je pense qu’un psychanalyste n’aurait pas ce type de posture, je sous-entends que ceux qui se disent psychanalystes et qui auraient adopté ce type de discours n’en auraient peut-être pas vraiment été et pourtant… mais alors qu’est-ce qu’un psychanalyste ? Affaire à suivre.

Je continue à espérer que ces deux scénettes sont des caricatures même si je crois savoir que la première n’en est pas une. Le documentaire comme son nom l’indique nous présente des scènes qui se seraient déroulées ainsi dans la réalité.


Scénette chez le psychanalyste


Je ne me souviens plus du contenu du discours de l’analysante. Scansion signifiante de l’analyste qui met fin à la séance. Puis l’analysante va croiser son analyste dans la rue. L’analyste redescendu de son piédestal et redevenu simple commun des mortels ne peut plus être ce grand Autre. De retour sur le divan, la magie ne fonctionne plus. Le charme est rompu. Faut-il alors rester tapi dans l’ombre, le plus anonyme possible pour pouvoir continuer à être en place d’analyste pour le patient ?


Extrait de la conférence de Paul B. Préciado


Au moment de l'entendre je ne sais pas si c’est pour de vrai ou pour de faux. Je me dis que c’est nécessairement inventé tant le discours est vindicatif, caricatural, agressif. J’apprends par la suite que de tels propos se sont vraiment tenus. Je me dis que je n’ai même pas envie d’en savoir plus tant le débat semble vain. Cela ne me donne pas envie de rencontrer ce Paul B. qui se dirait un « trans in between non opéré ». Hum… C’est-à-dire ?

Mes souvenirs des autres scènes sont flous. Je me souviens aussi des scènes d’improvisation qui viendront autour ou après (?) le discours de Fabrice Bourlez.


Pause


Et enfin le discours de Fabrice Bourlez.


Il parlera apparemment trop laissant moins de temps que prévu aux questions et au débat. A-t-il eu le choix de la question à laquelle il répond ce jour-là en notre présence, comme je crois avoir compris ? Je retiens dans un premier temps qu’il aimerait créer de nouveaux repères théoriques, raser les infrastructures de la psychanalyse existante. Je pense aux psychotiques ou aux petits enfants qui ont foi en cette toute-puissance jusqu’à imaginer l’auto-engendrement. Tout pourrait commencer avec lui… ? Et quelques autres tout de même. Pourquoi pas. Je crois que je n’ai rien compris. Me revient cette idée que j’aurais vraiment dû lire le livre avant de venir.

Puis en réponse à un intervenant du public qui parle de Lacan, il dira que bien évidemment tout ne serait pas à remettre en question. Bien… Mais alors que devons-nous renier et que devons-nous garder ? Je suis un peu perdue.

Je ne ressors pas convaincue. Mais là n’était pas l’objectif.


Après coup :


Une soirée sympathique avec mes amies pendant laquelle nous débattons (entre autres sujets) de la place et de la fonction du discours du psychanalyste. Doit-il rester adressé au patient/analysant dans l’ambiance feutrée et clandestine de son cabinet ou doit-il devenir public pour défendre une ou des causes ? Mais au nom de quoi et pour qui alors ? Peut-il y avoir un « et » à la place du « ou » ? Les postures s’excluent-elles nécessairement ?


Après après coup, nous sommes la veille du mois de Juillet :


Quelques semaines plus tard, je reçois la proposition de Kristina H. d’écrire autour de cet après-midi. Je m’y mets rapidement puis bute. Je laisse reposer puis j’oublie mais rattrapée par mon engagement je m’y remets. Je reprends la lecture du livre bien décidée cette fois à aller jusqu’au bout. J’espère rendre moins mystérieuse cette histoire de clinique mineure.

Je pense à la musique que je préfère souvent en mode mineur, plus mélancolique. Je fais quelques recherches et tombe sur cette phrase : « On trouve également des morceaux qui utilisent les deux modes, comme Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss. Ce dernier commence par un accord majeur qui est directement suivi d’un accord mineur, ce qui crée une tension qui force l’attention de l’auditeur. »

Je me rends compte alors que cet après-midi de théâtre-conférence et mon écoute de Fabrice Bourlez ce 15 Avril auront forcé mon attention sur un sujet dont je me tenais jusque-là plutôt à distance. Clinique majeure et clinique mineure se sont rencontrées. Quel(s) effet(s) sur mon écoute ? Les théories du genre et la psychanalyse ont-elles à se réconcilier comme j’ai pu le lire ou doivent-elles s’entendre ? Au sens de s’écouter sûrement mais de se mettre d’accord peut-être pas. Parallèle avec les querelles (stériles) entre neurosciences et psychanalyse, n’avons-nous tout simplement pas ni le même objet « d’étude », ni le même cadre ni les mêmes références depuis lesquels nous (en) parlons de cette histoire de genre ?


Nota Bene : J’ai visionné récemment « La piel que habito » de P. Almodovar. À la fin du film le personnage retrouve sa mère et lui dit « Soy Vicente ». Il a été enlevé, mutilé, transformé corporellement en femme mais ne perd jamais espoir de retrouver sa vie d’avant. Il finit par réussir à s’échapper de son bourreau. Il ne s’est jamais perdu de vue et est resté profondément lui-même. Par quoi sommes-nous définis ou nous définissons-nous ?


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